

Il n'y a pas si longtemps, à peu près personne, à part quelques rares collectionneurs amateurs et lépidoptéristes professionnels, ne s'intéressait aux papillons diurnes. Les choses ont cependant bien changé depuis quelques années, et nombre de Canadiens se préoccupent aujourd'hui de la conservation des papillons et de leurs habitats.
On ne déplore à ce jour la disparition d'aucune espèce de papillon diurne au Canada, quoiqu'une sous-espèce de l'Euchloe ausonides autrefois présente dans le sud de l'île de Vancouver soit aujourd'hui considérée comme disparue. Un certain nombre d'espèces de papillons diurnes dont l'aire de répartition en Amérique du Nord est très restreinte sont aujourd'hui menacées de disparition au Canada. Bon nombre de ces espèces occupent des niches écologiques restreintes ou sont soumises à d'intenses pressions par les populations humaines. Dans la plupart des cas, elles subsistent au Canada sous forme de populations très localisées établies dans des habitats menacés (p. ex. prairies vierges, pinèdes à chêne, vallées montagnardes) répartis le long de la frontière canado-américaine.
De nombreuses espèces de papillons diurnes canadiens sont largement répandues au Canada et ne sont actuellement pas menacées. Toutefois, si la perte d'habitats devait se poursuivre au rythme actuel, un nombre croissant d'espèces occupant des habitats localisés pourraient devenir de plus en plus rares et menacées.
Outre les menaces qui pèsent sur les espèces vulnérables à l'échelle nationale ou régionale, d'autres facteurs peuvent entraîner la disparition de populations locales. Chaque lépidoptériste peut mentionner au moins un habitat favorable aux papillons diurnes qui est disparu sous la pelle du bulldozer. Il existe de nos jours beaucoup moins de terres humides qu'il n'y en avait il y a cent ans. Heureusement, beaucoup de nos terres humides d'importance se retrouvent aujourd'hui dans des sites protégés.
Certains protecteurs de l'environnement estiment que l'adoption de lois interdisant la collecte des papillons diurnes est essentielle à la protection des espèces. Quelques pays ont pris des mesures en ce sens, et la collecte est également interdite dans de nombreux parcs. Dans certains cas, il peut être nécessaire de légiférer, mais on a jamais pu prouver le bien-fondé d'une interdiction systématique de la collecte des papillons. Toutefois, la principale menace est sans contredit l'élimination soutenue des habitats dont les papillons ont besoin pour vivre et se reproduire.
Pourquoi devrait-on s'inquiéter de la disparition éventuelle d'une espèce ou même d'une sous-espèce de papillon diurne? Chaque organisme possède des propriétés uniques qui en font une composante à part entière de son écosystème. La disparition d'une seule espèce peut avoir des conséquences tragiques pour une partie sinon la totalité des autres espèces de cet écosystème. Même l'être humain est un maillon de cette chaîne de vie. Parce qu'ils sont faciles à observer, les papillons diurnes jouent souvent le rôle d'organismes sentinelles pour les scientifiques qui tentent de déterminer si un habitat est menacé.
De tous les pays du monde, c'est probablement le Canada qui, sur le plan de la superficie, est le mieux pourvu en habitats sauvages. Toutefois, la plupart de ces régions sauvages se trouvent dans le nord du pays et présentent de ce fait une faible diversité spécifique. Or, ce sont malheureusement les habitats menacés du sud du Canada, donc ceux qui ont le plus besoin d'être protégés, qui abritent le plus grand nombre d'espèces de papillons diurnes. Chaque parc régional, provincial ou national sert de refuge à de nombreuses espèces de papillons diurnes. En plantant des plantes hôtes et des plantes nectarifères dans votre cour, vous pouvez contribuer à cet effort de conservation.
Plusieurs chercheurs ont tenté de classer les papillons diurnes de certaines régions du pays en fonction de leur vulnérabilité. Guppy et al. (1994), en Colombie-Britannique, et Holmes et al. (1991), en Ontario, ont utilisé les critères établis par le Comité sur la situation des espèces en péril au Canada (COSEPAC) et par la Nature Conservancy (États-Unis) pour évaluer la situation d'espèces et de sous-espèces jugées préoccupantes dans ces deux provinces.
Au Canada, deux provinces seulement ont adopté des mesures réglementaires pour protéger des espèces menacées. Le piéride de Virginie (Pieris virginiensis) a été la première espèce inscrite sur la liste des espèces en voie de disparition en Ontario, mais son nom y a été retiré en 1990 après que de nouvelles populations plus étendues aient été découvertes. Deux autres espèces du sud-ouest de l'Ontario, à savoir le lutin givré (Incisalia irus) et le bleu mélissa (Lycaeides melissa samuelis), ont été inscrites sur la liste, mais il y a lieu de craindre qu'elles soient déjà disparues de la province. Le Nouveau-Brunswick vient d'inscrire le Coenonympha nipisiquit sur sa liste d'espèces en voie de disparition étant donné sa répartition très limitée et le type d'habitat particulier dont il a besoin. En 1997, le COSEPAC a inscrit le monarque (Danaus plexippus) sur la liste des espèces vulnérables puisque les aires de concentration hivernale du Mexique s'amenuisent continuellement.
Les habitats et les populations de papillons diurnes mentionnés dans les pages qui suivent sont considérés comme les plus gravement menacés au Canada. Aucun effort ne devrait être négligé pour en assurer la protection.
PINÈDE À CHÊNE |
Trouvées uniquement dans le nord-est des États-Unis et dans quelques régions isolées du sud-ouest de l'Ontario, ces landes à sol sablonneux abritaient il n'y a pas si longtemps encore certaines espèces de papillons diurnes uniques. Les principaux exemples de pinèdes à chêne sont le parc provincial Pinery et la réserve forestière St. Williams. Le bleu mélissa (Lycaeides melissa samuelis) a longtemps subsisté sous forme de colonies instables aux deux endroits susmentionnés. Tandis que le lutin givré (Callophrys irus) n'a subsisté de la même manière qu`à la réserve forestière St. Williams. Les chenilles de ces espèces se nourrissent exclusivement sur le lupin vivace, une espèce qui survit uniquement dans les habitats soumis à un brûlage périodique. Ces deux espèces n'ont pas été observées au Canada depuis 1991.
FORÊT CAROLINIENNE |
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| Réserve naturelle Fish Point, île Pelée, Ont. J. Kamstra |
Comme les pinèdes à chêne, cet habitat se rencontre dans l'est des États-Unis et, au Canada, uniquement dans le sud de l'Ontario. Il couvre une superficie légèrement plus grande que la pinède à chêne, s'étendant depuis la pointe Pelée, dans l'extrême sud-ouest de la province, jusqu'au nord de Kingston, dans l'est de l'Ontario. La forêt carolinienne est caractérisée par des espèces d'arbres comme le ptéléa trifolié (Liriodeudron tulipifera) et le chêne noir (Quercus velutina). Presque tous les boisés ont aujourd'hui cédé la place à des terres agricoles. Les espèces de papillons diurnes dont l'aire de répartition au Canada est limitée à cet habitat incluent le grand porte-queue (Papilio cresphontes) et le P. troilus. Deux autres espèces qui se nourrissent exclusivement sur le micocoulier au stade larvaire, soit le Libytheana carinenta et le papillon du micocoulier (Asterocampa celtis), se rencontrent presque uniquement dans cet habitat au Canada. Les peuplements canadiens les plus importants de type carolinien se trouvent aux parcs nationaux de la Pointe Pelée et Rondeau.
PRAIRIE À GRANDES GRAMINÉES |
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| Près de Medicine Hat, Alb. J.D. Lafontaine |
CHÊNAIE DE GARRY |
Cet habitat spécialisé existe au Canada seulement dans la vallée du bas Fraser, dans le sud de l'île de Vancouver et dans les îles Gulf adjacentes du détroit de Georgia. Neuf sous-espèces de papillons diurnes confinées à cet habitat sont aujourd'hui disparues ou considérées au Canada comme en danger de disparition ou menacées par l'urbanisation, l'industrialisation ou l'agriculture. Bien que le chêne de Garry soit encore couramment vendu comme arbre d'ornement, les prés ouverts et les buttes herbeuses associés à cet habitat si important pour les papillons diurnes se font de plus en plus rares. Une des sous-espèces confinées à cet habitat, une sous-espèce non décrite de l'Euchloe ausonides, est aujourd'hui tenue pour disparue, tandis qu'une sous-espèce de l'Euphydryas editha (E. e. taylori) et la sous-espèce nominale du Callophrys mossii (C. m. mossii), reconnue vulnérable, sont considérées comme en danger de disparition au Canada. Une analyse détaillée de la situation des papillons diurnes associés à cet écosystème et à d'autres habitats menacés de la Colombie-Britannique est présentée dans Guppy et al. (1994).
VALLÉES DE L'INTÉRIEUR SUD DE LA COLOMBIE-BRITANNIQUE |
Les fonds secs et désertiques des vallées de l'intérieur sud de la Colombie-Britannique abritent un certain nombre d'espèces de papillons diurnes uniques qui sont aujourd'hui menacées de disparition au Canada. De nombreuses espèces y atteignent la limite nord de leur aire de répartition, et les terres sont convoitées par les promoteurs immobiliers, en particulier dans les vallées de l'Okanagan et de la Similkameen. Y sont considérés comme particulièrement menacés l'Apodemia mormo, le Satyrium behrii et le S. fuliginosum.
Outre la perte d'habitat, l'utilisation généralisée d'insecticides a également eu des effets désastreux sur les populations de nombreux papillons diurnes. Avant d'être interdit, le DDT a eu un impact important, quoique difficile à quantifier, sur les effectifs des papillons diurnes. Les pulvérisations aériennes dirigées contre la spongieuse déciment les effectifs larvaires de nombreuses autres espèces pourtant inoffensives. Durant les années 1970, l'utilisation du Bt, Bacillus thuringiensis, un agent de lutte biologique, contre la spongieuse dans l'est de l'Ontario, où vivent des populations isolées d'espèces comme le piéride de Virginie (Pieris viginiensis) et le papillon glauque (Papilio glaucus), a causé le déclin des populations de nombreuses espèces de papillons diurnes.
Heureusement, les papillons comptent aujourd'hui de nombreux alliés. Des naturalistes de toutes les régions du Canada ont uni leurs efforts pour assurer la préservation des habitats et même restaurer certains habitats dégradés afin d'y favoriser le retour d'espèces disparues. Ainsi, à Ottawa, là où poussait autrefois seulement du gazon, un pré a été aménagé à l'intention des papillons dans le Fletcher Wildlife Garden. Maintenant, des femelles du papillon du céleri (Papilio polyxenes) et du monarque (Danaus plexippus) viennent déposer leurs ufs sur les plantes qui poussent dans le jardin.
Une organisation appelée Xerces Society a été mise sur pied en vue de promouvoir la conservation des invertébrés à l'échelle mondiale, y compris des papillons diurnes. Son nom provient du bleu Xerces (Glaucopsyche xerces), espèce de la région de San Francisco qui est disparue au milieu de ce siècle. La société compte maintenant de nombreux membres au Canada.
© 2003. Traduit de l'anglais avec la permission de Ross A. Layberry, Peter W. Hall et J. Donald Lafontaine (The Butterflies of Canada, University of Toronto Press; 1998). Photos de spécimens courtoisie de John T. Fowler.
La Toronto Entomologists' Association remercie Agriculture et Agroalimentaire Canada d'avoir fourni le contenu et le code informatique de cette page web.